Cela fait un petit moment que nous n’avons pas écrit dans ces pages web pour privilégier les minis critiques et les conseils télé sur notre page Facebook (si ce n’est pas déjà fait, abonnez-vous pour en profiter !), mais depuis le 25 octobre, un film mérite notre attention : il s’agit d’Au revoir là-haut, le nouveau long-métrage d’Albert Dupontel qui a choisi d’adapter le livre éponyme de Pierre Lemaître, couronné par le prix Goncourt en 2013.

C’est l’histoire d’Albert Maillard (Dupontel), un rescapé des tranchées, poussé par un camarade défiguré Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart, parfait !) à monter une arnaque aux monuments aux morts après la fin du conflit. Mais cela, vous le savez déjà si vous avez lu le synopsis ou mieux, le livre.

L’adaptation d’une oeuvre littéraire au cinéma est toujours délicate, elle doit sublimer le matériau original ou, à minima, adopter une approche différente qui rende la transposition intéressante sur le plan artistique et pas seulement sur le plan commercial… Il faut garder l’esprit, l’essence du roman, et, qui de mieux que l’auteur lui-même pour travailler sur le scénario ?

C’est en tout cas le choix qu’Albert Dupontel a fait et c’était d’autant plus évident que Pierre Lemaître s’est montré très enthousiaste à l’idée que le cinéaste adapte son travail. Et ça marche ! L’ambiance du livre est parfaitement restituée, surtout le tempérament terriblement anxieux du pauvre Maillard et sa peur viscérale quand il sent le sulfureux Pradelle dans les parages.

On retrouve avec joie la « patte » Dupontel qui ose souvent des choses très visuelles qui donnent à l’ensemble un rendu à la fois différent et très soigné. Il marque les esprits avec des mouvements de caméra offrant de la puissance et de l’impact aux scènes qu’il filme.

Un exemple : lorsqu’Albert Maillard commence son récit, on se retrouve au dessus du champ de bataille, la caméra filme le paysage lunaire en plongée, un chien entre dans le cadre et on le suit jusque dans le boyau de la tranchée en travelling avant (comme Stanley Kubrick suit Kurt Douglas dans Les sentiers de la Gloire (1957)), avant de découvrir Maillard et Edouard Péricourt dans un échange muet qui préfigure la suite… Cette séquence qui n’a l’air de rien captive véritablement le spectateur qui ne sortira plus du film.

Plus généralement, les scènes dans les tranchées sont bien réussies, on pense beaucoup à un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet (Dupontel a d’ailleurs joué dans le film à l’époque) sans retrouver cependant la même dimension spectaculaire.

À la décharge de l’acteur-réalisateur, il est extrêmement difficile de recréer la violence terrible et les conditions de vie extrêmes des soldats de façon réaliste et crédible à l’écran sans rendre les séquences simplement impossible à regarder.

Mais le film est surtout intéressant pour « l’après », le difficile retour des soldats à la vie civile. Albert Maillard galère de petits boulots en petits boulots, tout en ayant la charge d’Edouard, devenu accro à la morphine pour effacer la douleur du trou béant laissé par sa mâchoire manquante…

Le soldat blessé conçoit, pour dissimuler son visage martyrisé, des masques, plus ou moins fantasques selon son humeur, mais surtout sublimes, qui donnent au personnage une dimension onirique, totalement envoûtante. L’interprétation du jeune Biscayrat tout en grognements, regards expressifs et puissants est au diapason de l’atmosphère étrange et presque surréaliste du film.

Son jeu de piste involontaire avec son père (Nils Arestrup, brillant en homme d’affaires brisé) nous tient en haleine, de même que « l’épée de Damoclès » Pradelle qui plane au dessus de la tête du pauvre Maillard. Ce personnage menaçant permet d’évoquer ceux que l’on a appelé vulgairement les « profiteurs de guerre », malgré tout Laurent Laffite aurait pu le rendre plus méchant, plus détestable encore.

C’est le petit bémol que nous apporterons à cette très beau long-métrage fort et poignant porté par d’excellents comédiens et comédiennes (cela change quand Sandrine Kimberlain n’est pas là !).

La note d’Etats Critiques : 9/10

image : imdb.com.
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