Nous avons déjà déploré maintes et maintes fois à notre petit niveau dans ces pages numériques, le manque de créativité et d’audace du cinéma français qui semble décliner ad nauseam le même genre  de comédie pas drôle chaque semaine avec Kev Adams, réalisé  par les incontournables PEF ou Olivier Baroux pour les productions « Grand Public » en tout cas…

Alors pourquoi remettre encore le sujet sur le tapis qui plus est dans la rubrique « sorties françaises ? »

Eh bien tout simplement parce que de l’autre côté du spectre, le cinéma « d’auteur » plus exigeant par essence, le tableau n’est pas, non plus, des plus reluisants.

C’est ce qui ressort nettement du film Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac en salles depuis le 18 avril.

Voyez plutôt : Étienne (Andranic Manet), un jeune lyonnais monte à la capitale pour suivre un cursus en fac de cinéma.  Il sympathise avec Jean-Noël (Gonzague Van Bervesslès) et surtout Mathias (Conrentin Fila, photo) dont la façon « jusqu’au boutisme » de faire du cinéma l’obsède littéralement.

Pour lui, le cinéma, le seul, le vrai, doit montrer la vie et même mieux, nous la faire ressentir, bien loin des grosses machines hollywoodiennes et un David Fincher par exemple « très surestimé » selon lui…

Son discours pédant et prétentieux hypnotise Étienne mais surtout phagocyte complètement le propos du film jusqu’à la saturation.  Aucun de ses camarades ne semble capable de lui apporter la contradiction, à tel point que l’on nous sort Annabelle (Sophie Verbeeck), la militante humanitaire avec option « zadiste » qui l’accuse de ne rien faire pour changer les choses dans la vraie vie, contrairement à elle…

Plus binaire, tu meurs.

C’est peut-être pour ça le noir et blanc, alors ? Parce que oui, on ne vous l’a pas précisé mais ce film est en noir et blanc, histoire de bien nous rappeler que « attention ce projet est différent »… 

On nous montre la vraie vie effectivement : Étienne qui n’arrive pas à gérer une petite amie restée en province qui pleure son absence sans cesse au téléphone ou sur Skype, tandis que lui couche avec quelques jolies camarades de promo, parce que bon, faut bien vivre quand même, hein !

Pour ne rien arranger, la vision extrémiste de Dieu Mathias lui fait sans cesse douter de son travail, le rendant extrêmement malheureux…  Comme si l’acte créatif n’était valable que dans la souffrance… Au secours !

Heureusement, Jean-Noël (le meilleur personnage du film, malheureusement sous exploité) finit par être autant exaspéré que nous, il l’engueule et décide que le mieux est de couper les ponts. On a presque envie de crier « hourra ! » tant l’attitude mortifère d’Étienne et de Mathias pèse sur le spectateur qui n’avait pas demandé qu’on lui balance autant de mal être à la figure…

On subit en effet deux heures dix sept minutes de masturbation intellectuelle et de problèmes existentiels qui, au delà de la fiction, en disent long sur les maux de cinéma français contemporain et plus généralement sur l’acte de création en lui-même.

Oui, le cinéma doit montrer la vie mais non, il ne doit pas montrer que cela. Le cinéma, à la manière des autres arts, doit permettre aussi l’affirmation du rêve, de l’évasion, donner au spectateur la possibilité de sortir d’une réalité souvent dramatique (telle une soupape de sécurité) pour mieux l’affronter ensuite voire la dépasser et être plus heureux.

L’art ne se sublime pas que dans la souffrance.  Jean-Pierre Jeunet a signé l’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma en l’articulant autour des plaisirs simples de l’existence. Le plaisir doit redevenir une part importante du processus créatif.

Votre humble serviteur écrit ces lignes car il a plaisir à vous faire partager son point de vue, peu importe le nombre d’entre vous qui le liront vraiment, « l’important n’est pas le but mais le voyage » dit-on.

Or, les personnages du film de Civeyrac semblent avoir totalement oublié cet aspect des choses, ce qui illustre assez tristement une certaine mentalité de notre époque qui refuse tout droit au bonheur de peur d’être taxé d’ignorer le malheur qui parcourt le monde.

La preuve que tout n’est pas noir (ou blanc !) : le jeune casting du film est excellent.

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