Vendredi soir dernier, Cap Sciences accueillait dans son auditorium un débat autour de la projection du court métrage Rémy (2018) réalisé par Guillaume Lillo, diplômé en montage de la Femis, célèbre école de cinéma parisienne.

Sébastien Jounel (programmateur du FIFIB et organisateur de la soirée avec son collègue Nathan Reneaud) explique en préambule : « ce film a été réalisé par une personne solitaire à partir d’images, de centaines de milliers d’images, de centaines de milliers de personnes et la collusion de ces imaginaires (qui ne se sont jamais rencontrés) a produit ce film ».

En clair, « Guillaume a réalisé ce film à partir d’images glanées sur Internet » comme Sébastien Jounel le résume d’ailleurs lui-même, avant d’introduire le débat qui suivra la projection, débat qui nous amènera à réfléchir sur les ouvertures « narratives, dramatiques, cinématographiques, audiovisuelles pour être large, offertes par la possibilité de trouver des images comme ça, à profusion sur Internet ».

Mais avant de débattre, il faut voir ! Qu’en est-il alors de ce court métrage ? Qu’en est-il de Rémy proprement dit ?

Remy
Image du film (premiersplans.org).

Avant toute chose, il faut bien avouer, qu’en y allant, on avait un gros a priori négatif, persuadés qu’on était, d’assister à une simple juxtaposition de séquences disparates, au mieux expérimentales, au pire totalement absconses…

Mal nous en a pris ! Guillaume Lillo nous a bien cloués le bec avec un film diablement immersif !

On suit Rémy donc, comme vous vous en doutez sûrement, dans son déménagement en pleine montagne avec son chat, pour seule compagnie, au cœur de l’hiver enneigé.

Mieux ! On ne le suit pas, on est Rémy grâce aux images en vue subjective, caractéristiques de nombre de vidéos postées sur le net.

La voix-off du personnage crée quasiment à elle-seule le contexte, le « liant » entre toutes les vidéos, nous faisant par la même, oublier qu’elles n’ont en réalité rien à voir entre elles !

Pendant une demi-heure, le jeune réalisateur démontre avec ce projet toute la puissance du montage au cinéma, comme le suggère d’ailleurs notre titre, c’est vraiment la sensation qui ressort à l’issue de la projection.

On pense aussi beaucoup à toute une imagerie du jeu vidéo, en particulier celle des jeux FPS (First Person Shooter) dans lesquels le joueur profite, là aussi, d’une vue subjective.

Malheureusement, les échanges qui suivirent furent moins passionnants que le film lui-même. En voici quelques éléments :

On apprend qu’aux yeux de Guillaume Lillo, la place du réalisateur, dans ce type de projet, construit uniquement à partir d’images de Youtube, se situe « finalement au même endroit que pour n’importe quel film plus classique, à la conception, l’imagination de l’histoire, à l’écriture et au montage, la grosse différence [c’est qu’au] lieu de tourner des images, on les cherche. 

Pour au final, pas aboutir au même résultat, parce que si j’avais tourné, on aurait certainement plus de personnages, de visages et tout ça, mais en tout cas la fabrication d’images a quand même eu lieu ».

L’écriture s’est faite parallèlement à la recherche des images et au montage : « j’avais une idée de base : un dialogue entre deux personnages, c’est-à-dire le personnage de Rémy et sa meilleure amie mais, je me suis dit que, si je les enregistrais en train de communiquer mais qu’on ne les voyait jamais, ça allait faire de la radio ».

C’est là que les images subjectives ont joué un rôle car elles ne peuvent faire exister qu’un seul personnage, Guillaume Lillo « [a donc] choisi de faire exister Rémy et rendre son amie absente ».

Plus globalement, l’histoire devait se situer à Paris, avant que Rémy n’aille aux États-Unis mais finalement au fil des recherches, « la neige c’était plus joli dans la forêt qu’à Paris ».

Donc la recherche d’images a influencé l’écriture ?

« Non parce que c’est moi qui faisais les recherches et je faisais selon mes goûts (…) et puis je me suis dit qu’une maison isolée ce serait plus intéressant, donc en fait, c’est moi qui faisait tous ces choix-là ».

Au total la production du film « de l’idée de base jusqu’au mixage a pris un an à peu près, la durée normale pour un court métrage en fait ».

Mais d’où est venue cette « idée de base » ?

Tout est parti d’une première expérience de ce type grâce à son travail de fin d’étude à la Femis [intitulé C’est pas les Noël qui manquent (2015)*] qui consistait à faire un film avec « une majorité d’images préexistantes et comme j’avais envie de faire une fiction mais que j’avais pas le droit de la tourner, je l’ai faite avec des images YouTube« .

(© ERIC PIERMONT/AFP/Getty Images)

« ça avait bien marché mais le film n’avait pas pu être diffusé pour des questions de droits (…) donc celui-là c’est un petit peu une revanche (…), le film lui ressemble beaucoup par certains aspects mais il est différent par d’autres ».

On arrive à la question des droits. Ont-ils été négociés sur le film ?

« Pour autant pas du tout. On les a quand même remerciés à la fin. C’était pas très risqué pour un court métrage, de ne pas demander les droits. C’est surtout pour les musiques. Là on s’est acquittés des droits ».

Il confie quand même avoir « peur qu’une personne se reconnaisse et vienne [lui] dire : mais qu’est-ce que je fais là ? »

Cette question des droits est centrale dès que l’on aborde le sujet de la création sur internet.

Sébastien Jounel souligne que ce sujet est une « zone un petit peu fragile, un petit peu blanche, sachant que les images postées sur YouTube sont la propriété des GAFA [acronyme de Google, Apple, Facebook et Amazon]**.

Là Guillaume a retourné le truc en faisant, pas de l’argent, pas encore (beaucoup moins que Facebook !) [rires], (…) [mais] une oeuvre artistique ».

La salle soulève l’idée que YouTube peut être un terrain d’expérimentation pour un cinéaste avant de faire choses plus produites avec une équipe etc…

Ce à quoi le jeune auteur répond : « l’expérimentation pour faire une fiction avec des images YouTube c’était vraiment (…) quand j’ai fait mon travail de fin d’études.

Ensuite, je suis sorti de la Femis, j’avais pour projet de faire un film en prises de vues réelles (…), j’ai écrit un scénario avec mes producteurs et le jour où on l’a envoyé au CNC pour avoir une aide (…), je me suis dit : « bon, va falloir attendre 6 mois pour avoir une réponse alors que c’est maintenant que j’ai envie de faire un film ». 

Il a alors commencé l’écriture du film et la recherche d’images.

YouTube lui a permis de se lancer tout de suite dans la réalisation, sans argent, mais pas dans une démarche expérimentale : « je savais que ça marchait, qu’il  y avait moyen de faire des belles choses, de réussir un truc (…). Ce qui compte le plus pour moi, c’est l’histoire, les personnages, le portrait de ces personnages, les émotions, les sensations qui peuvent passer à travers tout ça ».

Il explique également que, grâce à ce film qui l’a fait connaître, « il sera lu plus attentivement » la prochaine fois qu’il postulera au CNC.

Auditorium
L’Auditorium (cap-sciences.net).

Un intervenant suggère que YouTube a permis au réalisateur de répondre à l’urgence de raconter une histoire, plus qu’à un besoin d’expérimenter.

Il confirme avec un sourire : « oui c’est ça. Ça devait être à un moment où j’allais particulièrement mal [rires], fallait que je vide mon sac, que je sublime, enfin j’en sais rien,  que je partage aussi. (…) En même temps, je m’amusais, c’est jouissif de faire un film comme ça (…), de le construire comme un puzzle ».

Donc oui, les GAFA font de l’argent mais si leurs outils sont bien utilisés, ils peuvent être vraiment intéressants pour un créateur et pas seulement en termes de visibilité.

Quant à la propriété des images, c’est peut-être vrai pour Facebook, moins pour YouTube. En effet, comme la plateforme le précise dans ses conditions d’utilisation, le titulaire du compte « [reconnaît être] seul responsable (envers YouTube et tout tiers) de toute activité effectuée à partir de [son] compte YouTube«  (Article 4.3) ».

Qu’on le veuille ou non, les GAFA sont là, mieux vaut donc tenter de s’en accommoder, que les rejeter et se priver d’une visibilité potentielle incroyable.

Sébastien Jounel explique d’ailleurs fort justement « qu’un film n’existe en effet que s’il est diffusé. On est encore assez en retard sur les questions de la diffusion (…) même si depuis cette année je crois, au CNC, il y a des aides pour les films diffusés que sur YouTube« .

Enfin, il évoque Netflix, un « canal de diffusion excessivement puissant qui a vachement d’argent et dont la perspective c’est de parasiter la salle de cinéma. Donc eux, ils imaginent très bien assez rapidement des modes de diffusions alternatifs, nous on est assez en retard mais heureusement il y a les festivals« .

Une chose est sûre : ce débat est loin d’être clôt (l’agitation autour du fameux article 13 en témoigne !) et en attendant, on a hâte de découvrir les réalisations futures du prometteur Guillaume Lillo.

G-Lillo
Guillaume Lillo (fr.ulule.com).

 

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*premiersplans.org

**glossaire-international.com

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