Depuis mercredi dernier, Woman, le documentaire réalisé par Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand est en salles.

Ce travail fait suite à Human (2015), autre documentaire fleuve qui regroupait déjà des témoignages d’êtres humains mais au sens large (hommes et femmes).

Or, comme son nom l’indique, Woman se concentre spécifiquement sur les femmes.

Est-ce les contre-coups de l’affaire Weinstein qui a déclenché ce projet ? Pas vraiment, comme nous l’explique Yann Arthus-Bertrand que nous avons la chance de rencontrer avec Anastacia Mikova à Bordeaux :

« On a commencé un an avant (…). [Le but] c’était d’expliquer ce que c’est que d’être une femme dans ce monde d’hommes (…).

Je voulais aussi travailler sur les injustices, sur la violence : pourquoi les gens les plus pauvres du monde sont des femmes ? Pourquoi les 3/4 des illettrés sont des femmes ? Pourquoi il n’y a que 2 % de femmes en prison ? Ça, c’est plutôt une justice qu’une injustice.

[Je voulais] comprendre, expliquer et dénoncer ces choses-là alors qu’Anastasia avait une vision plus intime, plus profonde, et peut-être plus intuitive, que moi, la mienne, en tant qu’homme ».

Arthus-Bertrand
Yann Arthus-Bertrand (© Herique / Perrin / Bestimage).

On comprend alors que l’actualité est simplement venue renforcer le projet mais qu’elle n’en est pas le centre, ou l’élément déclencheur.

Le film s’ouvre sur le magnifique plan d’une nageuse en position quasi fœtale, filmée en plan large sous l’eau.

On reconnaît immédiatement la « patte » Yann Arthus-Bertrand qui aime parsemer, comme cela, ses films de séquences plus ou moins poétiques.

Celle-ci nous suggère plutôt joliment l’idée que le spectateur va littéralement se « plonger » au cœur de la vie des femmes.

Woman reprend le même dispositif que Human : des témoignages face caméra en gros plans sur fond noir. Pas de distraction.

On est les yeux dans les yeux avec ces femmes qui se livrent totalement à nous ; l’espace restant sur la droite de l’écran étant juste « optimisé » par le défilement des sous-titres.

La série de confessions commence fort avec l’évocation d’agressions sexuelles, de viols, et de l’excision, une mutilation atroce subie le plus souvent dans l’enfance…

Une des victimes décrit longuement le processus… Une véritable claque ! Bien sûr, on sait que ces atrocités existent mais pour la plupart des gens elles restent, heureusement, abstraites, lointaines…

Là, elles deviennent brusquement réelles car les victimes ont un visage et nous regardent dans les yeux… On est loin de la brève d’actualité ou de l’entrefilet dans le journal… C’est là ! Ça existe ! Devant nous !

Mais alors est-ce l’homme le « problème » ? Sur cette question, la réalisatrice nous raconte avoir réfuté l’avis d’une spectatrice qui voyait l’homme comme un ennemi :

« Je l’ai stoppée net ! Non, c’est surtout pas l’homme l’ennemi.

On n’est pas du tout dans ce discours là.

Evidemment, il y a des hommes qui font des choses atroces et [bien sûr], il faut dénoncer ça, mais c’est plutôt le fonctionnement de la société dont on a envie de parler, de se dire comment on est arrivés à un monde où la place des femmes est telle qu’elle est, celle des hommes telle qu’elle est, et qu’est-ce qu’on pourrait faire pour que ça change ?

C’est plutôt ces questionnements là qu’on a envie de soulever ».

Mikova
Anastasia Mikova (© Peter Lindbergh – © 2019).

Ces questionnements nous font réfléchir et nous amènent à une prise de conscience  brutale et bouleversante, renforcée par toutes ces femmes qui dégagent sur l’écran une puissance et un courage incroyables… L’écran nous happe et on déborde… d’admiration.

La violence des rapports humains nous arrive en pleine face… Ce n’est pas agréable mais salutaire.

Rien que pour cela, ce film est une réussite, mais pas seulement.

C’est aussi un bel objet cinématographique. Revenons sur le dispositif de base : un témoignage face caméra, en gros plan, sur fond noir. L’ensemble est magnifiquement éclairé, rendant les témoins lumineux…

Woman nous fait ressentir l’horreur mais aussi le beau…

C’est aussi un film sur le corps qu’il soit jeune, vieux, mutilé ou non. Il y a une séquence très belle où des femmes dévoilent leur nudité sans tabou mais sont filmées avec extrêmement de délicatesse (pas de voyeurisme, on ne voit pas les sexes).

Il y a aussi ce plan où la caméra surplombe et glisse comme une caresse autour du ventre arrondi d’une femme enceinte.

Le film est ponctué comme cela de plusieurs « respirations artistiques » de ce genre, bienvenues car elles permettent d’alléger la dureté de certains témoignages, surtout au début.

Cela rejoint l’idée que ce film est bien plus qu’un simple documentaire, c’est une véritable construction visuelle qui porte la voix des femmes, leurs souffrances mais aussi sur la joie, le bonheur d’être une femme.

On pense aux nombreux témoignages très libres sur la sexualité !

Mais comment les réalisateurs ont-ils réussi à instaurer cette confiance, que ce soit pour les bons moments ou les traumatismes ? Déjà grâce à des entretiens au long cours « c’est un peu comme aller chez un psy », confie Yann Arthus Bertrand.

Anastacia Mikova détaille le processus : « Vous voyez des extraits qui sont très courts mais [il] faut imaginer que ce sont des entretiens qui durent très longtemps…

Tu ne peux pas arriver devant quelqu’un et au bout de 5 minutes de conversation et lui dire : « alors c’était comment ton premier orgasme ? (…) » c’est pas possible.

Ça demande vraiment une confiance et un temps qui fait que tu crées ce lien avec la personne, les interviews duraient entre deux et trois heures en moyenne (…).

Chaque journaliste était seule avec chaque femme (…), l’idée c’était que ça soit le plus intimiste possible. Parfois on passait par des interprètes parce qu’on ne parlait pas la langue mais on essayait toujours de réduire [leur] nombre : on avait une journaliste qui parlait arabe, une journaliste d’Amérique latine qui parlait espagnol, une journaliste qui parlait russe etc… ».

Tous les entretiens ont été réalisés par des femmes.

En plus de cela, la réalisatrice nous explique qu’il y avait « des fixeuses (des journalistes, des ONG (sic)) qui préparaient les entretiens, pour trouver les femmes, mais surtout pour leur faire comprendre pourquoi c’était important pour elles de participer à un projet comme ça et de dévoiler des choses aussi intimes ».

Mais il y avait aussi des hommes parmi les cameramans, « dans certains pays c’était important qu’il y ait un homme dans l’équipe parce que  l’homme de la famille était rassuré [d’en voir un].

Au début, il s’adressait au cameraman et pas à la journaliste ».

Progressivement, la confiance s’instaurait et l’épouse pouvait s’asseoir pour s’exprimer.

Ce travail titanesque, pétri de respect et de finesse, porte ses fruits à l’image. On est dans le vrai, dans l’échange, franc, juste et émouvant avec le spectateur.

Le film traduit la libération de la parole merveilleuse de notre époque qui soulage les femmes et aide les hommes à comprendre ce qui doit changer. On savoure un bouillonnement de vie, de courage et de puissance pendant tout le film.

Le seul petit bémol, c’est peut-être les respirations poétiques, caractéristiques du style Bertrand qui donnent, à la longue, une impression « d’effets de manche » un peu pesante.

On est enfin un peu submergé aussi par les témoignages peut-être un peu trop nombreux.

Merci à Anastasia Mikova et à Yann Arthus-Bertrand pour le bel échange après la projection.

La note d’Etats Critiques : 8/10